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Entretien avec Raphaële Mousafir (par Jean-Luc Gaget)

Raphaële Moussafir (à gauche) et Carine Tardieu (à droite).

C’est la deuxième fois que Raphaële Moussafir écrit pour Carine Tardieu, la première fois c’était pour du Vent dans mes mollets adapté d’une bande dessinée écrite par Raphaële (elle-même adaptée du roman éponyme), Ôte moi d’un doute est leur deuxième collaboration.

J’aimerais que tu me racontes comment est né ce projet Ôtez-moi d’un doute, ta collaboration avec Carine Tardieu, à quel moment tu as démarré ce projet, pour quelles raisons... ?
Après Du Vent dans mes mollets, Carine a eu envie de renquiller, en disant “je ne te lâche pas, je t’aime” (rires) du coup on s’est lancées dans un projet qui avait à voir avec le rapport aux pères, projet qu’on a travaillé en s’acharnant mais au bout d’un moment, on s’est rendues compte que ça voulait pas et quand ça veut pas, ça veut pas, pas la peine de s’acharner à faire entrer un rond dans un carré en étant malheureuses. Et puis un matin, en arrivant à l’une de nos séances de travail, on s’est pour ainsi dire dit la même chose en même temps : on s’aime, mais mieux vaut arrêter parce qu’on est mal dans nos pompes, parce que ça coinçait, et on s’est dit rendez vous dans un, deux ou trois projets, mais bref, ce n’est que partie remise, on s’est quittées avant de se dégouter l’une de l’autre, en très bons termes.

Et puis, deux ans après, elle est revenue me voir en me disant : j’ai un dialogué inspiré d’une histoire vraie, qui parle d’un type qui s’aperçoit par hasard ou presque que son père n’est pas son père, elle m’a demandé “est-ce que tu veux bien mettre un coup de polish sur les dialogues”. J’ai lu et j’ai trouvé que je ne pouvais pas à ce stade car il y avait des choses dans le ton que je trouvais pour ma part trop rocambolesques, et je n’arrivais pas à écrire des dialogues sur des personnages que je ne comprenais pas. Ça a été un peu douloureux pour elle, mais petit à petit elle a remis un peu, beaucoup de son métier sur l’ouvrage. C’est une des grandes qualités de Carine.
Le pitch est vraiment le même que celui de la version qu’elle m’avait faite lire, on retrouve pratiquement tous les personnages, mais on les a travaillés autrement, et à partir de là on s’est vues deux à trois fois par semaine pour papoter, pour déconstruire et reconstruire, bosser sur (et je n’aime pas ce mot mais tant pis), la “vérité” des personnages.

Il y avait d’un côté ces séances, et parfois lorsque je n’arrivais pas forcément à me faire comprendre je lui envoyais des pages, parce que parfois j’ai besoin d’être toute seule, et de balancer des idées, des bouts de dialogues, des propositions, en complément de ce qu’on se disait. Elle prend ou elle jette, j’ai évidemment un droit de réponse si elle n’est pas d’accord et au final, il est rare que l’une ou l’autre en ressorte frustrée. On trouve toujours un accord qui nous satisfait toutes les deux.

Il y a eu d’autres scénaristes avant toi sur ce projet ?
Oui, Baya Kasmi et Michel Leclerc ont travaillé avant. Puis on a travaillé toutes les deux avec Carine, puis elle a fait un ping-pong final avec Michel. Je crois que ça s’est passé comme ça (on travaille par tandem, jamais tous les trois ensemble, c’est Carine/moi ou Carine/Michel donc c’est difficile d’identifier précisément qui a fait quoi, et c’est je crois assez bon signe). Et puis à un moment donné, sur la dernière longueur, elle a mis un cordon de sécurité entre elle et moi, à juste titre. Parce que je pense que j’ai tellement tendance à remettre les choses en question qu’elle a eu peur que je re-questionne des choses actées et validées. Carine sait que le mieux est l’ennemi du bien, et elle sait se préserver. Donc, logiquement, je remettais tellement de choses de choses en question, qu’elle a eu peur que je mette tout par terre (rires) A un moment donné il faut arrêter, c’est pas parfait mais c’est fini quand même. Carine est mûre et rationnelle, je suis obsessionnelle. C’est un garde fou inestimable pour moi. Elle sait entendre et dire oui, et elle sait aussi dire « maintenant STOP ».

Tu as un parcours de romancière, c’est peut-être pour ça ?
Non je pense vraiment que je suis obsessionnelle. On se fait moins chier quand on est obsessionnel. Quand je fais un truc sans aller au bout et lui tordre le cou, moi je m’ennuie. Ce n’est pas pour rien que je suis capable de faire 200 versions, parce quand tu sens que ça va pas, si tu lâches, si tu « t’accommodes », c’est pas marrant.

Il peut y avoir une lassitude aussi ? Avec le rire dans la comédie notamment…
Non, je pense que je peux rire 200 fois à la même vanne. Ou même quand tu ne ris plus, le plaisir de se relire normalement ne disparaît pas, c’est un truc qui ne ment pas. Même quand tu ne ris plus d’un truc, tu as du plaisir à te relire, à préciser, etc...

Est-ce que tu as la même position tout le temps ou tu apportes quelque chose de différent selon les gens avec qui tu travailles ?
En général je travaille toujours vraiment la psychologie en partant d’une base réaliste, ça n’empêche pas dans un second temps d’étirer les choses pour y trouver du plaisir. Avec Carine, le gros re-travail que j’ai proposé sur les personnages n’a pas changé le pitch, mais ça a quand même modifié l’histoire de l’intérieur. Par exemple le personnage principal était marié et cela le rendait un peu antipathique, parce qu’il tombait amoureux de quelqu’un d’autre, du coup sa femme devenait potiche, vulgairement cocue, or chez Feydeau c’est drôle, burlesque, mais dans une comédie réaliste, un peu moins outrée et sarcastique, dont l’adultère n’est pas le propos, ça n’est pas très attachant, ça apporte une forme de grisaille.

Cela détournait aussi de l’intrigue principale, la recherche du père : Erwan (interprété par François Damiens) part à la recherche de son père biologique et tombe amoureux d’une autre femme, Anna (interprétée par Cécile de France), qui pourrait bien être sa demi-sœur…

Ce qui m’a frappé dans ce film c’est le nombre de coïncidences et de retrouvailles ? On dit que ça peut tuer le réalisme mais là, non …
Carine n’en avait pas peur, moi si. Et au final ça marche plutôt bien et ça plait. Ça marche d’autant plus que ça se passe dans une petite ville, un peu comme Les demoiselles qui vivent à Rochefort… mais si le film se déroulait à Los Angeles cette multiplicité de coïncidences pourrait donner l’impression au spectateur qu’on le prend un peu pour un bleu.

Il y aussi des changements de points de vue intéressants : l’un des personnages va chez le médecin et on le reconnaît… Est-ce que c’est conscient de jouer avec le spectateur, lui donner une information avant le personnage principal par exemple ?
J’aurais adoré répondre que c’était étudié, que c’était un parti pris, mais en fait non pas particulièrement. C’est une histoire où chacun est dans sa vie tout en ayant un secret, donc il y a des choses à distiller individuellement, au compte goutte, pour mettre ces secrets en place et surprendre, sans vendre les mèches, c’est ce qui doit donner cette sensation de changements de points de vue.

Je voudrais revenir sur la relation avec Carine Tardieu et votre complémentarité. Elle voulait adapter ta BD, elle aurait pu l’adapter avec quelqu’un d’autre, elle te l’a proposé à toi.
Oui on s’est rencontrées à un festival et on s’est plu. C’est tout bêtement pour ça qu’elle a eu envie de me le proposer. Mais au début j’étais très réticente, pas à cause de Carine mais parce que je ne voulais pas faire de film avec Du vent dans mes mollets. Je trouvais qu’entre la pièce, le roman et la BD, il était temps de passer à autre chose. Et puis j’avais peur que ce soit l’adaptation de trop, et comme en plus, je n’aime pas les enfants au cinéma en tant que spectatrice (je les trouve trop souvent mièvres et mal dirigés) je me suis dit que ça allait perdre en vérité. Et au final les petites sont top. Mais pour ça, Carine en a vu 500et on avait une coach super.

Du vent dans mes mollets, d’après le souvenir que j’en ai, pour moi les personnages principaux ce sont les parents. Les enjeux les plus importants passent sur les parents, et le personnage joué par Agnès Jaoui…
Ce n’était pas du tout dans le bouquin, enfin très peu, pas plus que dans la BD et dans la pièce qui justement étaient un point de vue enfantin très intérieur, très subjectif ; c’est dur de faire de la comédie avec autant d’intériorité. En respectant le registre, on allait plus vers Tomboy (de Céline Sciamma) qui est un film magnifique mais grave et silencieux. On voulait de la comédie.

Comment ça se fait que Carine vienne te voir pour une BD centrée sur des enfants, sur deux copines, et que ça devienne un film différent, c’est dans l’écriture du scénario ?
A mon avis on ne voit pas tous les mêmes choses dans le film : certains restent sur le point de vue des adultes, d’autres sur celui des enfants. Pour incarner l'intériorité d’une petite fille et la vie d’une petit fille qui se sent oppressée chez elle, qui a des angoisses, on s’est dit que pour éviter la voix off permanente, sur des images silencieuses ou presque, il fallait développer la famille et via ce qui se passe dans le couple de ses parents, comprendre sa position d’enfant au milieu de ces deux-là (les plans serrés sur le personnage de Rachel et le fait de travailler les contre champs sur elle au montage rendent aussi cette impression de film dont le point de vue de l’enfant est important).

A quel moment dans la construction du scénario ça s’est décalée ?
On a tout mis à la poubelle, on a tout foutu en l’air et on a reconstruit. On s’est parlé de nos vies, de nos parents respectifs, de nos enfances, il y a plein de choses du bouquin qui ont réintégré naturellement le film, d’autres qui ne sont pas revenues, parce que c’était pas la bonne place. C’est en papotant, on digresse un peu avec Carine. Il y avait des séances “papotage obligatoire” toutes les deux pour qu’on reconstruise toutes les deux et qu’elle se l’approprie. On a organisé l’évolution de cette petite fille autour de la rencontre avec la petite Hortense, Valérie dans le film, alors que dans le bouquin et la pièce jamais cette petite fille ne la sort de ses angoisses et de la solitude de l’enfant.

Comment tu es venue à l’écriture ?
Je ne sais pas pourquoi. J’étais abonnée à une newsletter qui proposait des stages de comédiens, qui relayait des annonces de casting, des choses auxquelles je ne répondais pas alors que j’étais (et suis) comédienne, et puis un jour, je tombe sur une annonce de stage d’écriture, j’étais enceinte, et je pense que quand on est enceinte on a peur de rien, même pas de nos envies qui passent d’inconscientes à conscientes, ou de non assumées à assumées, alors j’ai postulé (sans dire que j’étais enceinte parce que je pensais qu’on ne m’aurait pas prise sinon). C’était exactement ce qu’il me fallait parce que je n’avais jamais écrit, enfin j’étais bonne en rédaction et j’écrivais de loooongues lettres aux gens (qui étaient je crois rigolotes) avec énormément de plaisir (à l’époque où on s’écrivait encore des lettres) mais c’est tout.
Le matin on faisait des exercices d’écritures divers et variés et l’après-midi on allait tester nos textes sur scène. C’était vraiment intéressant car on voyait vraiment la différence entre une écriture théâtrale et une écriture littéraire.
Et puis un jour Maria Ducceschi et Belkacem Tatem qui dirigeaient le stage nous ont proposé d’écrire en 10 minutes, un texte qui ait de l’oralité (on peut penser à Zazie dans le métro ou a un monologue intérieur musclé et cru, bref : oral). J’ai écrit une page et demie, c’est sorti tout seul, un monologue, il évoquait d’ailleurs une partie du film qui a été coupée : le malaise de Rachel qui, quand elle ne se prenait pas des réflexions légèrement antisémites venant de la maîtresse, se voyait forcée de suivre les cours de gym en culotte si elle oubliait ses affaires de sport. Ce texte (dont la teneur n’était finalement pas très drôle) a été incroyablement bien accueilli par les stagiaires, Maria et Belkacem qui riaient comme des bossus. Quelques semaines après la fin du stage, j’ai proposé à Maria des petits sketchs que j’avais écrit, le but de ce stage était l’écriture d’un spectacle, Maria m’a dit “oui, ils sont marrants tes sketches mais ce qu’il faut que tu fasses, c’est un spectacle à partir du texte que tu as pondu sur cette fille, tu as beaucoup de choses à raconter je crois”. J’étais enceinte donc je pense que ce n’est pas un hasard si j’ai pondu la pièce en trois semaines car c’est un texte très introspectif qui revient sur l’enfance, j’imagine qu’il fallait que je le fasse avant d’avoir des enfants à mon tour. Ça ne doit pas être beaucoup plus compliqué que ça. Donc j’ai commencé avec ça, avec la pièce, j’ai rapidement trouvé des producteurs, le seul en scène s’appelait Du vent dans mes mollets.

Donc c’est la première chose que tu as écrite ?
C’est la première chose que j’ai écrite (à part je crois deux sketch dont un sur le club des amies de Barbie qui est dans Du vent dans mes mollets). Je ne me sentais pas légitime, quand j’ai commencé à écrire alors j’ai changé mon nom. Je l’ai envoyé à Howard Buten que j’adore, parce que je voulais qu’il me mette en scène, il a dit non parce qu’il aime pas quand on parle sur scène, il ne fait que des spectacles muets avec trois ou quatre onomatopées par ci par là, mais il m’a dit « par contre le texte est incroyable ». Je ne le connaissais pas mais il m’a laissé un message interminable, et m’a dit il faut le publier, l’envoyer tout de suite à mon éditeur, je l’ai envoyé à l’Olivier qui a refusé le texte, après j’ai rencontré Constance Joly Girard, l’épouse de Ludovic Girard avec qui je jouais tous les soirs, je lui ai fait lire mon texte, je l’ai apporté le jour de la dernière, j’ai failli oublier de le faire. Constance mon éditrice l’a lu, et elle ne m’a plus jamais lâchée et Howard Buten l’a préfacé. Sans lui je n’aurais jamais pensé à en faire un livre.

C’était un seul en scène que tu as joué toi ?
Oui, des centaines de fois, pendant des années. Il durait une heure, 1h10 si j’avais mangé avant (rires). Une heure de monologue musclée je faisais douze personnages.

Tu as une formation de comédienne, c’est ça ?
Le cours Jean Perimony. Mais ça ne me suffisait pas, ça m’ennuyait de n’être que comédienne. Enfin non, ce qui m’ennuie c’est la discipline, la hiérarchie, l’autorité. En fait il y a des gens à qui j’aime bien obéir (probablement parce que j’obéis quand je n’ai pas l’impression qu’on me demande d’obéir) et des gens à qui j’aime pas obéir. Alors que dans l’écriture, je n’ai jamais l’impression de subir la moindre forme d’autorité, je ne vois qu’un partenariat, que ce soit entre auteurs ou même face à des producteurs, éditeurs : c’est du travail, de la confrontation et même des désaccords, mais personne n’obéit à personne : on travaille ensemble. Ca ne m’aurait pas amusé de n’être que comédienne. C’est l’école. C’est comme aller en cours, certains metteurs en scène sont obsédés par leur projet et le fait qu’ils soient pris par le temps les rend trop irascibles ou trop autoritaires, et moi, j’ai l’impression d’être un objet qui doit obtempérer, pas une collaboratrice. Je crois que je n’aime pas les créations de groupes sauf si c’est « la famille ». J’ai besoin d’être un ou deux, pas plus.

Donc Du vent dans mes mollets c’était au départ un seul en scène, ensuite tu l’as adapté en roman. Comment tu l’as adapté ?
Sous forme de séances chez la psy, c’est une idée de mon éditrice car la pièce est un monologue en roue libre dans lequel la psy n’intervient que cinq minutes, on s’en est servi pour qu’elle devienne dans le roman la confidente de Rachel qui commence une thérapie car elle dort toute habillée avec son cartable. La thérapie permet donc que Rachel confie ce qui était dans la pièce. C’est de la triche mais je crois que ça marche, ça apporte une forme plus structurée.

Donc il y avait autant de chapitres que de séances ?
Voilà. A part un chapitre au milieu qui s’appelle “C’est un peu gênant” où elle raconte comment elle se masturbe en jouant à la Barbie. Celui là n’est pas une séance parce que je m’étais dit qu’elle ne pouvait évidemment pas le dire à un psy.

Donc c’est ce roman qu’a lu Carine ?
Non c’est la BD. En fait au départ, il y a très longtemps, je voulais faire une BD, pas un roman. Je l’avais envoyé à Philippe Dumas, un monsieur que j’aime beaucoup, auteur-illustrateur et qui ne m’a pas ménagée dans les retours de lecture qu’il m’a faits…. C’est un super auteur jeunesse, pour l’école des Loisirs, mais ça ne lui plaisait pas donc je n’ai pas cherché d’autres dessinateurs et dans l’intervalle j’ai rencontré mon éditrice et c’est devenu un roman. Et comme ça a marché, mon éditrice m’a dit “pourquoi on ne ferait pas une BD?” j’ai dit “bah oui, j’en rêve, c’était fait pour être un BD, j’adore la BD, etc”.
On a cherché des dessinateurs, on a eu du mal à trouver, et je me suis souvenue du blog d’une dessinatrice sur lequel j’étais tombé à l’occasion de la sortie de mon second roman, ses dessins étaient magnifiques et pendant quelque temps, sa page d’accueil je crois représentait une fille à la plage lisant mes deux romans. Je l’ai montré à mon éditrice, on l’a montré à Besson, qui a dit “wahou”, on l’a contacté, elle est tombée de sa chaise et elle a dit oui. C’était sa première BD. Elle s’appelle Mam’zelle Rouge. Donc on a commencé à travailler ensemble, je l’ai storyboardé, elle vivait à Lyon donc on se voyait régulièrement à Lyon ou à Paris et c'était génial. Je ne me suis jamais autant éclatée. Tu racontes la même histoire en dessinant l’inverse de ce que tu racontes par exemple. Si je raconte que pendant une heure je m’ennuie, et pourquoi je m’ennuie, eh bien je change la phrase de narration « je m’ennuie » en « on s’est vraiment éclaté » mais en dessous, tu proposes un dessin avec des mouches qui volent, où elle compte ses doigts, où elle compte ses cheveux, bref, où elle se fait chier à cent à l’heure. c’est beaucoup plus percutant. D’ailleurs c’est du découpage, ca s’approche mine de rien un petit peu de la réalisation. Parce que la littérature doit dégager. Et je trouve d’ailleurs que j’ai pas du tout viré assez de littérature, il y en a encore beaucoup trop.

Donc c’est ce qu’a lu Carine ?
Oui c’est la BD qu’a lue Carine. Elle n’a pas vu la pièce. Elle avait vu mon second seule en scène “Et pendant ce temps-là les araignées tricotent des pulls autour de nos bilboquets”. C’est comme Du vent dans mes mollets, en plus anecdotique peut-être et en un peu moins urgent. C’est un vrai deuxième mais très sympa.

Quand vous avez recommencé à travailler ensemble, c'était différent, c’est parti d’une histoire vraie, vous avez changé de processus…
Quand on a retravaillé ensemble, l’idée venait d’elle, ce n’était pas une adaptation d’un de mes textes, donc ça n’avait rien à voir, et dans un premier temps, ça n’a pas fonctionné. Je crois qu’on a remis le couvert trop tôt. Il faut se méfier de l’expression « on ne change pas une équipe qui gagne », je crois que c’est bien de se séparer un peu, de laisser passer du temps.

Pourquoi ça n’a pas marché la deuxième fois ?
Parce que je pense qu’elle voulait écrire pour écrire, pour le plaisir de continuer sur une agréable lancée, elle ne s’est pas laissé le temps de vivre. Il faut vivre, pour se nourrir etc… elle a peut être trop foncé tête baissée et il y avait quelque chose de trop volontaire dans la démarche. je pense qu’elle était trop pressée de refaire un film, c’est tout. Elle n’était pas tout à fait mûre pour ce sujet là. Pour La tête de maman elle était mûre, elle en a vraiment bien parlé. C’était son histoire à elle. Mais je pense, la concernant en tous cas, qu’il vaut mieux soit, que ce soit 100% son histoire, ou alors aller vampiriser, dans le bon sens du terme, l’histoire de quelqu’un d’autre et de s’en servir pour y mettre des choses à soi, pour la teinter de soi

Pour ce 3e film : au départ il y a eu une histoire qu’on lui a racontée, avec un sujet. Et puis elle avait beaucoup parlé des mères donc elle voulait parler des pères. C’est un genre en soi la recherche de paternité, il y a beaucoup de films sur ce sujet.
Ca traite aussi de la famille dont tu rêves, que tu n’as pas eue. Quand François Damiens découvre cet autre père, ça le fait rêver. On a tous rêvé d’avoir d’autres parents que nos propres parents.

Le titre ?
Carine a cherché mille titres, alors qu’il était très bien, et elle est revenue à ses premières amours. J’aime vraiment beaucoup “ôtez-moi d’un doute”.

Parfois on peut se lasser d’un titre, ça m’est arrivé de me lasser puis de regretter d’avoir lâché.
Complètement. Celui de La Fossette bleue (une pièce qu’elle a écrite et jouée à Avignon l’an dernier et qu’elle va rejouer cette année), j’ai fait des sondages partout, puis après 3 mois de sondages et 50 pages d’écritures de mots-clés, de champ lexical, pour trouver quelque chose, on est revenu à Fossette bleue. C’était le premier.

Comment fonctionne votre duo d’écriture avec Carine ? Toi tu es plutôt sur la psychologie, elle sur la structure ? J’ai remarqué un truc, en tant que scénariste parfois j’ai l’impression d’être comme un acteur, d’avoir besoin d’être dirigé, qu’on me dise si c’est bien, pas bien, parfois je me sens bien dirigé, pas dirigé… Avec elle tu as le sentiment d’être dirigée ?
Elle dirige (dans le sens, elle oriente), un peu comme avec toi d’ailleurs, une séance d’écriture : l’ordre du jour, où on en est, quels sont les nœuds à résoudre… Elle sait et elle me pose des questions. Moi je réponds, enfin j’essaie de répondre, c’est-à-dire de réfléchir. C’est différent chaque jour mais globalement elle a une vision d’ensemble, elle sait où ça va, elle me fait parler, on parle des personnages, et moi je suis que sur le plus de justesse possible, en allant fouiller dans les gens qu’on connait, dans nous. Moi je ne suis pas pressée, parce que quand tu vas trop vite tu manques de justesse, tu vas dans le rocambolesque, ou la caricature, ou la représentation que tu te fais des choses et pas dans les choses. Et moi j’ai très peur de la représentation qu’on se fait des choses.

Est-ce que ce n’est pas un passage obligé quand on travaille ?
Carrément, en fait c’est ça qui fait le gros dessin. Le gros dessin c’est l’histoire de ce mec et Carine l’avait fait. C’est pour ça que je dis qu’elle dirige car elle sait où elle va et ce qu’elle veut. Elle est plus efficace et ma lenteur sert à affiner.

Parle-nous de ta relation avec les producteurs ?
C’est génial, j’ai été exemptée de réunion ! J’ai dû en faire une ou deux max. Carine était le trait d’union entre Antoine, Fabrice (Antoine Rein et Fabrice Goldstein de Karé Prod) et moi. Elle avait les retours des producteurs, elle choisissait. Si elle se posait des questions, elle m’appelait et on en parlait. Mais tout passait par elle. Elle choisissait, elle filtrait, elle demandait. Moi je me suis mise à sa disposition. C’est assez reposant.

C’était différent sur le film d’avant (Du vent dans mes mollets) ?
Carrément, on était toutes les deux avec les producteurs (les mêmes).

Pourquoi avoir changé de méthode ?
Parce que pour moi c’est son film, c’est que son film. On l’a co-écrit mais c’est son idée originale, son sujet. Au début, les deux ou trois premières fois, quand je filais un coup de main à Carine, je filais un coup de main à ma copine, je lui ai dit, fais-moi lire, on se voit deux heures et voilà. On le fait tous plus ou moins, entre camarades.

Au bout de trois séances, on devient de fait co-scénariste.
Oui bien sûr, ensuite j’ai été contractualisée.

Quand est arrivée une version de tournage, ta collaboration s’est arrêtée là ou elle a continué ?
Officiellement elle s’est arrêtée là. J’étais là pour le casting, je pense que c’est rare qu’on associe autant un scénariste à tout le processus, mais j’avais voix au chapitre, on discutait tous ensemble. Ensuite je suis allée un peu sur le tournage, 1 jour sur 3 ou 4 peut-être, et une fois j’ai réécrit une scène sur le tournage. Il y a eu un jour où il y avait la petite Juliette Gombert et Isabella Rossellini, et Antoine m’a dit “il y a un truc qu’on comprend pas bien, tu veux pas la réécrire?” J’ai pris mon papier mon crayon, j’ai réécrit, il a dit “c’est bien”, on l’a filé à Isabella Rossellini et à Juliette qui ont lu, et qui ont joué. C’est génial et en fait c’est le rêve. En fait il faut un scénariste tout le temps sur un plateau.

Jacques Rivette avait tout le temps ses scénaristes sur le plateau. Après ça dépend du type de narration et de la structure. Et sur le montage tu as été sollicitée aussi ?
J’ai été autorisée à venir, je suis venue deux, trois fois, je disais rien, et je pensais beaucoup. Carine s’est tournée vers moi pour me demander ce que j’en pensais et en fait elle a dit “je crois que je peux pas te sentir dans mon dos”. Moi je disais rien, je ne suis pas venue tous les jours, juste deux trois fois, et c’est vrai que parfois elle choisissait un truc et moi j’aurais choisi l’autre mais c’est pas grave. Je m’interdisais d’ouvrir la bouche. Mais les deux fois ou elle m’a demandé j’ai dit “ben non moi c’est pas celle-là que je prendrais”. J’étais frustrée mais pas fâchée du tout. Des le début je savais que a se passerait comme ça.

Tu ne t’es pas dit, maintenant que le scénario est terminé, ça peut être trop douloureux pour moi d’être dans le processus, t’as pas eu envie de ça ?
J’y suis allée en sachant que ce serait douloureux et en même temps c’était trop dur de ne pas en être du tout. Du vent dans mes mollets est aussi une histoire très personnelle. D’ailleurs, comme par hasard, le jour où mes parents sont venus faire une figu, j’étais censée passer, mais j’étais clouée au lit avec de la fièvre. En plus, je ne fais jamais de fièvre…

Et sur ce film là, ça s’est pas passé comme ça ?
Non pas du tout, d’abord c’était en Bretagne, je suis venue que pour une journée de tournage, pour trois répliques, mais c’était très sympa, on a échangé deux trois trucs. Elle n’a pas voulu que je voie le montage ni les projo test, mais elle a raison. Michel et moi on n’avait pas le droit. Il fallait qu’elle se libère. Carine est à fond avec les gens donc il y a des moments ou tu sais qu’il faut que tu te sépares. Par exemple, sur du vent dans mes mollets, elle n’a pas supporté quand je suis venue sur un des premiers jours du tournage. Je lui ai dit “si tu veux que je vienne, je viens, si tu veux pas je viens pas”. Et elle m’a dit “s’il te plait ne reviens pas avant dix jours”. Elle avait peur que je n’aime pas ce qu’elle faisait , elle avait peur que je la juge… Comme elle s’investit vachement, à un moment en tant que réalisatrice il faut qu’elle coupe avec tout le monde parce qu’elle va être tentée d’écouter, de croire…

Ça ne s’est pas joué comme ça sur le premier film. Tu fais la différence entre « son film », pas « son film »…
Je crois que pour Du vent dans mes mollets il y a une projo test où elle a pas voulu que je vienne. Parce que j’avais été super raide sur celle d’avant, sur le premier bout à bout. Mais elle a raison. Elle est d’accord pour la première salve dans sa gueule. Elle dit “j’ai pris, d’accord, j’entends, je retravaille” mais pas une deuxième. Mais elle a raison parce que s’il y a une deuxième, et il faut se connaitre, elle sait que ca va vraiment la déprimer et la décourager et comme j’ai tendance à aller trop loin, à avoir toujours un truc à dire, vient un moment où il faut me raccompagner à la porte et me prier de rentrer chez moi..

Le film est sélectionné à Cannes. Vous ne pensiez pas le présenter à Cannes. C’est suite à la projection au Forum des images, quelqu’un a dit : “pourquoi vous le présentez pas à la Quinzaine” ? Et tout le monde a dit : “ben non c’est pas un film pour la quinzaine, le côté comédie…” peut-être un espèce de complexe par rapport à l’idée de ce que c’est que Cannes. Finalement ils l’ont envoyé et c’est super non ?
Je n’ai jamais compris pourquoi on ne tente pas. Ça coûte rien. Moi je demande toujours poliment, même si c’est chié, en me disant, que ça coûte rien de demander poliment et c’est pas grave de recevoir un refus poli.

Pourquoi tu n’as pas joué dans du Vent dans les mollets ? Il n’y avait pas un rôle pour toi ? Tu aurais joué quel rôle ? Tu aurais pu jouer le rôle d’Agnès Jaoui ?
Non, là j’ai vieilli mais il y a cinq ans je n’aurais pas pu faire une maman. Le cinéma c’est pas comme au théâtre où tu peux mettre qui tu veux ou tu veux à l’âge que tu veux. Pas au cinéma.

Là tu joues une pièce que tu as écrite, la Fossette Bleue, qui est à Avignon. Ça va devenir autre chose ?
Le film que j’écris avec toi en est très librement inspiré. Mais je ne crois pas que ça deviendra une BD. En revanche la pièce devrait être publiée avant juillet.

Tu vas la rejouer ?
Oui à Avignon cet été. 3 semaines. Avec les mêmes compagnons, dans la même salle.

Quels sont les films qui t’ont marqué ?
Peau d’âne bien sûr !

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