ACCORD SUR LA REMUNERATION DE L'ECRITURE D'OEUVRES CINEMATOGRAPHIQUES

La stratégie - Entretien avec Isabelle Wolgust

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Entretien avec Isabelle Wolgust, réalisé par Lætitia Mikles le 19 décembre 2025

Qu’est-ce que tu as envie de partager sur ces années de négociations ?

Je dirais : il faut travailler et faire confiance. 

Travailler à la fois d’un point de vue rédactionnel et relationnel ?

Cette négociation s’est préparée longtemps en avance. Nous nous sommes d’abord posés des questions, à plusieurs. L’intelligence collective est essentielle. Il y avait un besoin de connaître quels étaient les problèmes de chacun. Et de comprendre l’environnement économique dans lequel on s’inscrit en tant qu’auteurs. J’ai aussi appris à toujours poser des questions quand je ne comprenais pas, ça évite bien des malentendus. On apprend les uns des autres, on s’écoute, c’est comme ça qu’on avance.

Tu peux nous parler de ce travail en amont ?

Il y a eu un travail de préparation très important sur l’architecture qu’on voulait donner à l’accord, mais aussi sur la compréhension de l’endroit où ça s’inscrit, parce qu’on vient chacun avec notre propre expérience. On a chacun une expérience différente, mais il faut s’extraire de sa vision individuelle pour avoir une vision plus large. L’important, c’est d’ouvrir. On ne négocie pas pour soi, mais pour le SCA. C’est une responsabilité.

Concrètement, qu’as-tu découvert lors de ce premier travail ?

Nous avons échangé nos contrats, puis nous avons fait des tours de table en les analysant. Bien sûr, entre ceux qui ont déjà sorti quinze films et ceux qui signent leurs premiers contrats, ce ne sont pas les mêmes contrats. Cela nous a aussi permis de constater l’évolution entre la situation quinze ans auparavant et la situation actuelle. De mettre le doigt sur les clauses qui nous semblaient vraiment problématiques. Et puis c’est aussi un partage d’expériences : comment ça se passe avec les réalisateurs ? A quel moment on intervient ? Comment fait-on quand les projets durent longtemps et changent de producteur ? Cet échange d’expériences est à la fois important pour négocier, mais est aussi très enrichissant humainement.

Est-ce que c’est le SCA qui est à l’origine de ces négociations ? Ou est-ce qu’il est né de la volonté simultanée de plusieurs organisations professionnelles ?

Le SCA s’est créé pour que ces négociations adviennent. Les discussions ont commencé en décembre 2014 chez Pascale Ferran. C’était une discussion informelle entre les fondateurs et fondatrices du SCA et quelques élus de la SRF. A l’époque, il y a plus de dix ans, aucun producteur  -ou presque- ne voulait entendre parler d’indexation, y compris pour les gens très capés, y compris pour les auteurs de films qui avaient bien marché. Ça a été une première découverte. A l’époque, il n’y avait que 3% des scénaristes qui arrivaient à négocier une indexation, alors que maintenant, grâce à l’accord, cela va être le cas pour tout le monde.

Justement, comment s’est déroulée l’approche avec les producteurs ?

Au début, quand on a commencé à avancer, réalisateurs et scénaristes, on travaillait main dans la main. Il nous fallait trouver une architecture qui soit cohérente. Il fallait trouver un principe qui n’écarte personne et qui favorise tout le monde. Et là, même si on le sait tous, j’ai vraiment pris conscience que le cinéma, c’est du prototype. A chaque fois, c’est une nouvelle aventure. Il faut vraiment avoir une vision macro. On a contacté quelques producteurs pour amorcer des discussions informelles. On voulait savoir si nos idées trouvaient écho. C’était plutôt le cas. L’échange était extrêmement riche. Et tout cet échange d’expériences, s’est poursuivi très librement avec différents producteurs. Ce qui nous a permis de découvrir des situations auxquelles on ne pensait pas, de mieux comprendre les problématiques des producteurs. Et inversement.

Quand on a des intérêts qui sont plutôt divergents, comment fait-on pour éviter le rapport de force ?

On n’écrit pas tous les mêmes films. Entre un film à 15 millions et un film à 800.000, ce n’est pas la même chose. La liberté de création est importante des deux côtés. Alors, il faut chercher un point commun. Que ce soit chez les producteurs ou les auteurs, il faut savoir où on veut aller. Dans le cas du SCA, l’équipe de négociateurs et négociatrices voulait que l’accord soit un filet de sécurité pour les plus fragiles d’entre nous, tout en améliorant la situation de tous. Comment faire ? Sachant que la diversité, la liberté de création, l’indépendance sont au cœur de nos préoccupations. Par exemple, si j’écris un film super pointu, que j’écris avec un réalisateur que je connais depuis mes études, comment faire en sorte que cet attelage soit protégé, tout en gardant une liberté de création ? C’est en sachant où on voulait aller, qu’on a trouvé notre intérêt commun. Et on l’a vite trouvé : c’est le cinéma. On veut que le cinéma existe de façon plurielle ; c’est la force du cinéma français. C’est notre intérêt commun. On travaille ensemble réalisateurs, producteurs, scénaristes. Ce n’est pas une question de goût. C’est un sens du cinéma.

Ce sont les grands principes. Mais dans les échanges, il peut y avoir une montée en tension.  Il y a des partenaires autour de la table qui sont peut-être plus en position de force que d’autres ?

C’est un rapport au monde. Si on considère que le rapport de force, il n’y a que cela qui marche, et si on s’oppose à plus gros que soi, et qu’on n’en a pas les moyens, je ne vois pas bien comment aboutir. Cela ne me semble pas très utile. Évidemment qu’il y a des rapports de force partout, on ne peut pas verser dans l’angélisme. Mais mieux vaut considérer qu’il est toujours préférable de convaincre, de faire de la pédagogie, de s’écouter, de débattre. Et on y arrive. Mais ça met du temps. C’est, par exemple, expliquer que si les scénaristes n’arrivent pas à vivre en écrivant pour le cinéma, alors ils iront écrire ailleurs et les producteurs indépendants ne s’y retrouveront pas non plus. Et inversement, si on n’a qu’un seul type de producteur avec qui travailler, ce sera très compliqué pour nous. C’est là qu’on trouve un intérêt commun.

Quelles sont les étapes qui ont suivi ces discussions préalables ?

Il y a eu le livre du SCA Scénaristes de cinéma, un autoportrait, puis les premières Journées du Scénario, organisées au CNC en avril 2019. Les négociations ont alors commencé. Les trois organisations de producteurs étaient présentes. Et quand les négociations sont devenues officielles, toutes les organisations d’auteurs représentatives sont arrivées. Et là, on discute concrètement. Et quand il y a des blocages, parce que bien évidemment il y en a, on discute. Longtemps.

Quels ont été les principaux blocages ?

Les personnes élues à la tête des instances professionnelles changent. Et parfois, elles ne suivent pas la ligne qui avait été proposée à l’origine. Et il faut s’adapter à ces nouveaux interlocuteurs. La force du SCA, c’est la cohérence et la continuité. Notamment parce que l’équipe de négociation est restée la même.

Au sein du SCA, il y a eu toujours la même ligne, la même unanimité ?

Oui. Il y a eu une unité au sein de l’équipe, qui reflétait l’unité collective. Il n’y a jamais eu de dissensions. Parce qu’on communiquait. La négociation elle-même n’est pas transparente de fait, c’est l’exercice qui l’impose. Par contre, dès qu’il y avait des avancées, on les expliquait, on discutait. Et pas seulement avec le Conseil. A chaque AG on en discutait, on faisait des réunions dédiées. Puis nous avons fait une enquête interne : à partir de 600 contrats, on a recueilli des données sur le nombre de films qui ne se faisaient pas, sur le montant des MG à l’écriture. Ça nous a permis d’avoir un reflet réel de ce qu’était le SCA.

Est-ce que cette étude interne a permis de trouver de nouveaux arguments pour faire avancer le débat ?

Cela nous a surtout permis de mieux connaître les pratiques des uns et des autres à grande échelle. Et puis jusque-là, on échangeait finalement assez peu sur nos pratiques concrètes : où tu travailles ? quand ? à quelle fréquence ? est-ce que tu commences par un traitement ? ou par une première version dialoguée ? A partir de la connaissance des pratiques, il y a des arguments qui vont convaincre certains producteurs, mais pas d’autres.

Et dans ce cas, que se passe-t-il ?

On essaie de trouver un compromis. Pour des producteurs qui font des films chers, payer un minimum à l’écriture, ce n’est pas un problème. Mais quand tu es un producteur de films pointus, que tu sors un film tous les deux ans, avec un compte de soutien pas très élevé, accorder un minimum à l’écriture c’est difficile. Par contre, l’idée de l’indexation est plus facile à accepter : si tu arrives à financer un film, c’est en grande partie grâce au scénario. Cette discussion-là se fait en groupe et finit par convaincre. Le compromis ensuite, c’est sur le montant.

Il fallait cibler les arguments en fonction du type de producteurs ?

Comment faire en sorte que producteurs et scénaristes parviennent à travailler alors que ce ne sont pas les mêmes modes de financement et d’écriture ? Par exemple, de « gros » producteurs vont dire qu’ils ne veulent pas indexer au-delà d’un certain chiffre. Donc on définit ce chiffre (6 millions) et au-delà c’est du gré-à-gré. Et là, ils sont soulagés. Du coup, on se met à parler du MGEP, et on réfléchit à un MGEP, qui ne doit être ni un frein, ni un handicap. D’où l’importance d’écouter : il faut comprendre d’où vient le blocage. Parfois on te dit «je ne veux pas ça», alors que le vrai problème est ailleurs. C’est en ayant une bonne connaissance de la façon de travailler de chacun, qu’on arrive à démêler les points de friction.

Ces discussions prenaient place à quelle fréquence ?

On se voyait tous les quinze jours. Et pas cinq minutes ! Le travail était énorme : il y avait d’abord le champ « reconnaissance » : générique, fiche généalogique d’écriture... Ce champ a été réglé plus facilement parce qu’on était sur du formel. Et puis, il nous fallait un accord qui encadre, tout en gardant de la souplesse. Ça prend du temps ! On ne se rend pas forcément compte des problèmes pratiques que cela peut générer. Et puis, chaque organisation retourne vers son conseil d’administration et discute. On prend connaissance d’autres cas de figure. Ça permet de faire avancer les choses. Le deuxième champ, c’était l’indexation, mais aussi les échéances. Là encore, il faut garder de la souplesse. En France, on est dans un tout autre rapport qu’aux Etats-Unis par exemple, où tout n’est que rapport de force, où tout est très normé, où le producteur paie et a le final cut. En France, on n’est pas du tout dans cette démarche et au SCA on ne souhaite pas du tout aller dans cette direction.

Pour la question des échéances, comment avez-vous pu trouver ce fameux « intérêt commun » ?

C’est extrêmement compliqué à mettre en place. Un traitement, un séquencier, un fil à fil… Spontanément tu pourrais dire : « définissons les termes. Un séquencier, c’est tant de pages ». Sauf que si tu définis, tu enfermes. Si tu enfermes la création, tu enfermes les auteurs. Chacun écrit différemment. Et chacun écrit différemment à chaque film. A chaque rencontre. Si tu mets tout dans des petites cases, c’est plus simple. Mais tu n’as plus de liberté. Alors, comment garder cette liberté tout en protégeant ? C’est tout l’art de la régulation.

C’est un casse-tête !

Il faut savoir vers où tu avances. Et tout le long du chemin, il faut s’assurer que c’est toujours la même envie de la part de ceux que tu représentes. Avant même d’argumenter, on a beaucoup parlé pour comprendre. Un producteur te propose de diviser tant de pourcentage au moment de la V1, et puis au moment de la V1, on mettra tant. De notre côté, on regarde, on discute des contrats existants. Là, nos expériences entrent en ligne de compte. On se dit alors qu’il faut trouver davantage d’échéances. Et puis le MGEP ce n’est qu’une partie du MG. Il faut que cela reste de gré-à-gré quand on monte au-delà. Mais pour les contrats négociés à 100.000€ à l’écriture (ça existe !) le problème n’est pas le même. Il faut aussi laisser de l’espace pour des cas de figure particuliers.

Il y a eu d’autres points particulièrement problématiques ?

Oui : la question de l’adaptation - on a mis longtemps à trouver un compromis. Et la question de l’adjonction et de la substitution d’auteur. Ce n’est pas du rapport de force, mais c’est comprendre la différence entre le désir et le besoin, entre ce que je veux et ce qui m’est indispensable. Sans créer d’effets pervers.

Et le travail relationnel, comment ça joue dans la négociation ?

Le premier travail, c’est l’écoute. Et pas tellement de convaincre. C’est vraiment arriver à ce que chacun comprenne l’autre. Et quand il y a une compréhension réciproque, on trouve des solutions. Si on parle de relationnel, il y a eu toute une période de la négociation qui s’est déroulée par zoom à cause du Covid. Et pour moi, c’était affreux. Il y a une déperdition énorme de la compréhension. Bien sûr, il y a la compréhension intellectuelle, mais il y a aussi le langage du corps. Quand tu ne comprends pas pourquoi ça bloque, quand on te donne une raison qui n’est pas la bonne (que ce soit conscient ou non), comment fais-tu pour comprendre tout cela ? Si tu es en présence de l’autre, tu vois l’autre bouger, tu écoutes ce qui ne se dit pas, tu fais un aparté… Mais si tu es en zoom, c’est plus compliqué.

J’imagine qu’il y a eu parfois des moments difficiles ?

Il y a eu des moments un peu virulents. Comment faire en sorte que les choses se calment ? Il faut remettre du cadre à chaque fois : « Pourquoi on est là ? Qu’est-ce qu’on veut ? ». Et puis tu reformules. Ça se voit physiquement quand les esprits s’échauffent, tu n’écoutes plus, tu te crispes. Mais heureusement, comme les négociateurs et négociatrices étaient les mêmes, on finissait par connaître les réactions des uns et des autres, par découvrir les gens. Et il y a aussi les moments « off » comme dans toute négociation. Il faut se dire qu’on était nombreux autour de la table : trois syndicats de producteurs représentés par deux ou trois personnes, quatre organisations d’auteurs avec trois personnes pour les représenter. Si tu demandes : « Je ne comprends pas pourquoi ça bloque ? », ce qu’on te répondra en public devant 20 personnes, ou ce qu’on te dira, en tête à tête, devant un café, ce ne sera pas forcément la même chose. C’est de la relation humaine. Et puis, quand on s’est enfin compris d’un côté comme de l’autre, ça se dénoue.

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