ACCORD SUR LA REMUNERATION DE L'ECRITURE D'OEUVRES CINEMATOGRAPHIQUES

Les valeurs - Entretien avec Marion Desseigne-Ravel

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Entretien avec Marion Desseigne-Ravel, co-présidente du SCA, réalisé par Nicolas Viellet le 17 décembre 2025.

La négociation a été un travail de longue haleine. Quelle a été la grande valeur, la pierre angulaire des négociations, que vous avez absolument souhaité défendre ?

La pierre angulaire était l'idée de revaloriser la situation des scénaristes. Entre les négociateurs des différentes organisations, le débat a ensuite beaucoup tourné autour de la question de savoir s’il fallait plutôt protéger les entrants ou améliorer la situation de tout le monde. Notre vision était de chercher un chemin qui permette de faire les deux. C'est comme cela qu'on est arrivé à cet équilibre du MGEP associé à l'indexation. Le premier protégeant avant tout les entrants et les personnes les plus fragiles - parce que les auteurs plus installés signent déjà au-dessus de ces montants-là - et l'indexation venant améliorer la situation de toutes et tous.

Justement, quels sont les abus que vous avez pu voir sur les contrats de jeunes auteurs, et même d'auteurs plus confirmés, qui vous ont poussés à vous lancer dans ces négociations ?

Quand nous nous sommes lancés dans les négociations, nous avons vite fait le constat qu’il nous fallait des données chiffrées. Et c’était très difficile de les obtenir. Par exemple, du côté du CNC, il est possible d’avoir des informations sur les films qui se font, qui arrivent à l’agrément. Mais il reste tous les films qui ne se font pas.

On a donc décidé de faire ce qu'on fait toujours au SCA : on s'est tourné vers nos adhérent.e.s. Nous avons ainsi lancé une enquête interne afin de demander à nos adhérent.e.s d’aller regarder leurs contrats. Nous avions deux axes principaux : évaluer quel pourcentage des scénarios signés se transformait en film et à quelle hauteur était rémunérée la phase d’écriture. Nous avons travaillé par « fourchette » : qui avait été payé à l’écriture 5 000 euros ou moins ? Qui avait été payé entre 5000 et 10 000 euros ? Et qui avait été payé plus de 15 000 euros à l’écriture. A l’époque, nous réfléchissions avec la commission agent incluse.

Et vos adhérents ont joué le jeu ?

Nos adhérent.e.s ont totalement joué le jeu et ça a été un outil précieux pour la suite. Merci à elles et eux encore ! Surtout que l’exercice n’était pas si simple : ça leur a demandé d’éplucher leur contrat et de se livrer à un petit exercice de mathématiques en déduisant de leur MG global, la part qui était versée à la mise en production afin que nous sachions quel montant avait réellement été touché à l’écriture.

Cette étude nous a permis de nous rendre compte qu’avec un MGEP à 15 000 €, commission incluse (donc grosso modo 13 600€ hors commission), on améliorerait la situation d’une part très conséquente de nos adhérent.e.s. Elle nous a permis aussi de réaliser - même si on s’en doutait déjà - que beaucoup des scénarios signés par des producteurs ne se transformaient pas en film. D’après nos chiffres, un contrat sur deux devient un film. Ces chiffres sont d’ailleurs plus positifs que ceux de la Procirep par exemple qui tournent plutôt autour d’un contrat sur trois devenant un film. Cette étude, enfin, nous a permis de comprendre qu’il y avait davantage d’auteur.e.s en situation de précarité que ce que nous imaginions au préalable.

En parallèle à cette étude interne au SCA, nous avons aussi mené un travail de « veille ». Nous étions par exemple plusieurs dans l’équipe de négociateurs à siéger dans des commissions d’aide à l’écriture. Et donc nous avons pu consulter les contrats déposés par les producteurs à cette occasion. J’ai vu passer des contrats où la phrase d’écriture était payée 7000 euros sans indexation. Un de mes « pires » exemples est celui d’une co-scénariste ayant écrit l’intégralité d’un long métrage pour 4 000 euros… Voir ces chiffres, ça donne envie de se battre.

Un MGEP versé même si le film ne se fait pas est une avancée majeure par rapport aux pratiques antérieures. Quelle philosophie y a-t-il derrière ce principe ?

La philosophie est évidente : il faut sécuriser la phase d’écriture. Il faut qu’on puisse travailler et écrire sans être trop angoissé par des questions financières. Pour nous, ce n’est pas à l’auteur d’assumer tout seul le risque que le scénario ne devienne pas un film, en n’étant pas rémunéré à l’écriture. C’est aussi l’intérêt des producteurs au fond : plus les auteurs sont payés pour écrire, plus le cadre est sain et serein et les relations, on l’espère, simples.

Comment ont été définis les montants du MGEP ?

Définir les montants est ce qui nous a pris le plus de temps. Au départ, la proposition côté producteurs était considérablement plus basse. La proposition des auteurs, et surtout de certaines organisations, était beaucoup plus haute. Ce chiffre a vraiment fait l’objet d’une négociation et, j’ai même envie de dire, d’une médiation. Il a fallu que les producteurs acceptent de monter leur chiffre et il a fallu que les auteurs acceptent de baisser le leur.

Laccord porte aussi sur la visibilité : les génériques, les affiches et la fiche généalogique d’écriture. Pourquoi était-ce essentiel pour vous de lier ces aspects symboliques et économiques dans une même négociation ?

Parce que nous évoluons dans une profession où les choses sont liées. Auteur, c’est aussi un métier de réputation où la rémunération augmente en fonction de notre côte. À l’origine même du SCA, il y a le triple constat que les scénaristes souffrent d’un déficit de visibilité, d’une trop faible rémunération et d’un mauvais accès à leurs droits sociaux. Concernant les enjeux de visibilité, on peut rappeler quelques données : les scénaristes sont peu invités en festival ou dans des jurys, ils sont peu, voire pas évoqués dans les dossiers de presse ou les articles qui accompagnent les films, il leur arrive aussi d’être mal crédités au générique. C’est un problème symbolique mais qui rejoint aussi des enjeux économiques. Mal connus, peu respectés… On finit vite par être mal rémunéré. Le serpent se mord la queue.

Nous avons donc pensé l’accord pour travailler à la fois la question économique, mais aussi la dimension symbolique. L’avantage de la fiche généalogique va être de rappeler aux producteurs leur responsabilité (qu’ils avaient déjà statutairement) de faire le suivi des contrats et de s’assurer des bonnes mentions au générique. C’est la première chose sur laquelle tout le monde a été d’accord autour de la table de négociation. La Guilde Française de Scénaristes, qui n’a finalement pas signé l’accord pour des questions de montants, a d’ailleurs été une force de proposition importante sur ces questions.

Pourquoi cet accord a-t-il été aussi difficile et long à négocier ?

Parce qu’il est complexe. Pour pouvoir l’évaluer, il ne faut pas le réduire à un seul chiffre qui serait le montant du MGEP, ou le montant de l’indexation. Il faut voir l’équilibre entre les deux, et même entre les trois, avec les questions autour de la reconnaissance. En prenant en compte tout ce que l’accord encadre, on voit le mécanisme d’équilibre entre un MGEP à l’écriture et l’indexation, qui vient corriger les éventuels MG trop bas. C’est vertueux. L’indexation permet également d’ancrer dans les pratiques que comme le financement se trouve en grande partie grâce au scénario, il est juste que les scénaristes soient intéressés au financement de l’œuvre. C’est une idée qui n’existait pas vraiment dans les pratiques en France. Le CNC a fait une étude juste avant qu’on signe l’accord. De mémoire, sur 2023, un scénario sur deux seulement était indexé.

Lindexation a été difficile à négocier avec les producteurs ?

Je n’étais pas là au tout début, mais on m’a raconté que les producteurs ne voulaient même pas en entendre parler. Nous avons donc dû d’abord faire accepter l’idée. Il faut comprendre que face à nous, nous avions trois organisations de producteurs qui ne représentent pas les mêmes secteurs du cinéma. Les producteurs indépendants, qui vont faire un cinéma de la diversité, avec de petits budgets, plus fragiles, ne voulaient pas de MGEP trop haut, car cela les mettait clairement en difficulté. Les sociétés plus installées pratiquent, elles, des chiffres déjà bien supérieurs au MGEP à 17 000 €. A l’inverse, ces « gros » producteurs étaient réticents à l’indexation… Pour des films dont les budgets dépassent les 5 millions, l’indexation représente vite une grosse somme. C’est cette typologie-là de producteurs qu’il a fallu convaincre sur l’indexation.

Comment envisagez-vous l’évolution de laccord dans le temps ?

Au SCA, le chiffre auquel nous sommes le plus attentifs, c’est celui de la deuxième ligne, les 13 600 € pour deux auteurs. Nous voudrions à terme réévaluer ce montant. Lorsque deux auteurs travaillent en binôme depuis le départ, il n’y a pas de raison pour que la rémunération soit aussi dégressive. Nous comprenons que pour un producteur, c’est un coût supplémentaire, et que deux fois 17 000 € peut être fragilisant pour de petites sociétés, mais nous voudrions tout de même réussir à diminuer cet écart lors de futures renégociations.

La renégociation, cest dans trois ans ?

D’abord, il y aura un suivi de l’accord, et un constat chiffré. Ensuite, il y aura renégociation en fonction de ce que dit ce suivi. Si ça se trouve, on fera le constat que « tout va bien ». Mais on va peut-être aussi découvrir des problèmes à régler. On ne peut pas le savoir à ce stade. L’important sera d’être attentif et réactif.

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