- Audition à l'Assemblée nationale du 30 mars 2026 pour la mission d’information « création, diffusion et acquisition des connaissances : comment l’intelligence artificielle transforme notre éducation et notre culture » -
Vous nous avez demandé quelle était notre position vis-à-vis de l’IA générative et si cette dernière pouvait influer en mal ou en bien sur nos métiers de scénaristes.
Nous aimerions en préambule citer Kate Crawford, chercheuse sur l'IA en Californie, à New York et à l'ENS à Paris : L'"intelligence artificielle" n'est ni intelligente ni artificielle. (…) Ce terme est plus souvent employé en marketing que par les chercheurs, qui parlent plus volontiers "d'apprentissage automatique".
Cette précision nous semble essentielle, car le terme d'intelligence artificielle véhicule beaucoup de fantasmes et masque les vrais enjeux.
Rappelons la nature de notre activité et de notre rôle culturel dans la société : Écrire pour le cinéma, c’est créer un rapport intime entre auteurs et spectateurs afin d’interroger nos vies, nos sentiments, nos ressentis, nos émotions. Un auteur est avant tout un humain qui s’adresse à d’autres humains.
De ce constat découle que toute substitution mécaniste dans ce rapport d’humain à humain va altérer et dégrader le partage d'expérience, jusqu’à rompre cette relation intime entre auteurs et spectateurs, et détruire les bénéfices qu'ils en retirent. Les fausses émotions générées par un algorithme rendent l’exercice vain, et souvent totalement inintéressant. L’IA n'amène ni éléments ni points de vue nouveaux et les textes qu’elle propose sont désincarnés.
Vous nous avez aussi demandé si l’IA n’était pas un outil comme un autre, la comparant à la révolution numérique. Le numérique, comme de nombreux autres outils, agit comme un prolongement de l’homme. Bien sûr qu’il a bousculé nos professions, mais il a amélioré nos images et nos sons, simplifié l’écriture de groupe, mais aussi le montage, la post-production, les copies de films et leur transport, etc. En outre, son avènement n'a au final pas supprimé d'emploi, mais les a fait évoluer.
L’IA, elle, est avant tout un outil de remplacement. Elle se propose d’apprendre comment nous écrivons (nous reviendrons à cette phase qui n'est autre que du vol), puis de nous copier, en se servant de nos phrases, de nos structures dramaturgiques, de nos figures poétiques, mais aussi de nos méthodes de travail, de nos personnages, et de nos univers.
En tant que scénaristes, à la source des histoires qui nourrissent l'imaginaire de nos concitoyens, nous pensons avoir une responsabilité à leur égard. Laisser les outils d'apprentissage automatique imaginer le monde à notre place, c'est leur abandonner notre futur. Au-delà d'une perspective désespérante, c'est aussi très dangereux. Et si nous, auteurs et autrices, ne protégeons pas ce bien si précieux qu'est l'imaginaire humain, qui d'autre le fera ?
Vous comprendrez alors que tout en applaudissant aux technologies qui servent efficacement notre travail, nous ne regardons pas positivement celles qui proposent de nous voler, de nous singer, et de réduire l’écriture fictionnelle à une narration vide de sens, d’intentions d’auteurs et d’émotions humaines, dans le seul but de nous remplacer.
Pour rappel, les IAG (IA génératives) « moissonnent » toutes les œuvres disponibles sur le net à des fins d'entraînement. Elles le font à une échelle industrielle notamment en passant par des sites de sous-titrage comme OpenSubtitles (1), qui traduit toutes les œuvres diffusées sur les plateformes – nous sommes donc tous concernés par ce pillage. A titre informatif, ce sont plus de 53'000 films et 85'000 épisodes TV qui ont été moissonnés sur ce seul site.
Pour toutes ces raisons, les scénaristes américains ont suivis en 2023 l’une des grèves les plus longues d’Hollywood. Ils ont obtenu d’empêcher l’utilisation de l’IA pour écrire ou réécrire des scénarios. Nous au SCA, nous partageons cette position.
Les éléments essentiels qui sont revendiqués actuellement en France, mais aussi en Europe et aux USA sont :
- Le respect du droit d’auteur dans ce moissonnage – y compris le droit moral
- L'obligation des IA de fournir la liste des œuvres moissonnées et respect de l’Opt-out pour les œuvres dont les auteur·ice·s ne veulent pas qu'elles soient utilisées par l’IA
- La transparence sur les contenus créés ou co-créés par IA, et l'éviction de ces derniers de toute notion d’œuvres et de propriété intellectuelle
- La rémunération des auteur·ice·s en tant que fournisseurs de contenu, notamment avec la notion de « présomption d'exploitation » (2)
Dans nos pratiques collaboratives avec les autres acteurs du film, réalisateurs, producteurs, CNC, Régions, organismes de financement, et diffuseurs, d’autres problèmes ont fait surface. Nous avons notamment découvert que parfois ce sont des IA qui statuent et valident nos productions plutôt que des humains. Cela pose plusieurs problèmes :
- Lorsque nos textes sont donnés à lire à des IA, celles-ci les « moissonnent » sans notre consentement et au mépris du droit d’auteur.
- Faire juger nos textes par une IA, c’est aussi faire croire que celle-ci serait capable de comprendre la notion d’originalité comme celle d’émotions humaines : nous savons que c’est impossible. Et comme nous écrivons pour des humains, nous avons donc besoin de sensibilité humaine pour juger de nos œuvres.
Enfin, les scénaristes que nous sommes sont aussi des citoyens français et les impacts économiques et écologiques de l’utilisation de l’IA ne peuvent nous laisser indifférents.
À part la société française Mistral, mise souvent en avant en France mais qui ne pèse guère dans le paysage de l’IA, les onze sociétés leaders mondiales du secteur sont étrangères : les américaines Open AI, Google Deep Mind & Alphabets, Microsoft Azure, NVIDIA, Meta AI, Amazon AWS, Appel Intelligence et Anthropic, ainsi que les chinoises Baidu, Tencent et DeepSeek.
Ces IA profitent de l'absence de régulation pour piller le plus d'œuvres possibles, dans une course contre la montre délétère.
En laissant ces entreprises moissonner nos œuvres et nous revendre à prix fort notre propre intelligence culturelle, nous vassalisons en quelque sorte la création française à ces géants américains. Nous les laissons disposer de la plus grande base de données de textes français pour en faire ce que bon leur semble, sachant que ni les USA et encore moins la Chine, ne reconnaissent le droit d’auteur tel que nous le pratiquons en France !
N’y a-t-il pas grand danger à laisser ainsi les USA et la Chine contrôler la création française ?
Concernant l’écologie, on le sait aujourd'hui, l’utilisation des IA est loin d’être neutre. Sa demande en énergie s’avère colossale. Une recherche par l’IA demande 10 fois plus d’énergie que par un moteur de recherche classique. On estime que les IA mondiales vont consommer en 2027 de 4,2 à 6,6 milliards de mètres cubes d’eau ; plus qu’un pays comme le Danemark ! (3)
Au moment même où la survie de la planète dépend de notre sobriété en énergie et en eau, est-il raisonnable de favoriser le développement d'apprentissages automatiques si énergivores dans des secteurs comme l'écriture cinématographique qui n’en ont pas besoin ?
Nous n’éluderons pas nos propres usages des IA dans notre travail d’écriture.
Lorsqu’elle sont arrivées sur le marché, les scénaristes du SCA les ont testées, certains de façon très poussée. Il est clair que sur tout ce qui peut être créatif, l’IA n’est pas performante : ses systèmes d’algorithmes basés sur la statistique et les œuvres déjà existantes ne peuvent pas favoriser l’originalité créative.
Pourrait-elle être un outil utile pour d’autres tâches comme faire un résumé, ou passer d’un traitement littéraire au séquencier des scènes d’un film ? Là encore, l’aspect mécanique de son travail et l'incapacité de prendre en compte beaucoup de paramètres d’écriture rendent trop imparfait le travail de l’IA pour pouvoir réellement s’en servir.
Et puis pourquoi ? Nous savons très bien faire ce travail. Et nous l'aimons. Pourquoi le déléguer à une IA ? Elle n’aura jamais ce plus qui nous singularise, cette figure de style que nous choisissons pour faire surgir l’émotion, impliquer le spectateur pour lui faire vivre l’histoire de l’intérieur.
Alors qu’y gagne-t-on ? Du temps ? Concernant l’écriture pour le cinéma, gagner quelques heures de travail n’est pas forcément un plus. Souvent, prendre du temps, nous sert à faire grandir l'histoire à l’intérieur de nous-même, gagner en profondeur, donner de l'ampleur au sens du film.
Nous, scénaristes démunis face aux puissances prédatrices que représentent l’IA, venons aujourd'hui devant vous pour légiférer et réguler : pour ne plus être volés par ces consortiums étrangers, pour que le pillage illégal de notre travail ne serve pas à nous remplacer, pour sauver l'imaginaire humain, pour éviter de contribuer à réduire inutilement les réserves naturelles.
Nous avons besoin de vous !
Le Groupe IA du SCA
Référents : Laurent Hébert, Isabelle Blanc
- Notes :
(1) Un article de The Atlantic (datant de novembre 2024) révélait que les IAG étaient entraînées via des sites de sous-titrages de films type OpenSubtitles. Pour ce seul site, ce sont plus de 53'000 films et 85'000 épisodes TV qui ont été moissonnés. Les scénaristes français dont les œuvres ont fait l’objet de sous-titrage sont également concernés (ce qui est systématique dès lors qu’elles sont diffusées sur n’importe quelle plateforme)
(2) Proposition évoquée dans le texte de proposition de loi du Sénat n°220 du 12 décembre 2025, relative à l'instauration d'une présomption d'exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d'intelligence artificielle)
(3) Les Nations Unies ont réalisé une étude concernant l’impact écologique des IA. Il est relevé dans cette étude qu’une simple requête avec une IA demande 10 fois plus d’électricité que la même requête sur un moteur de recherche classique. La même étude a également établi que d’ici 2027, la demande mondiale en IA devrait consommer dépassant ainsi la consommation totale annuelle en eau d’un pays comme le Danemark !
