Édito

Pour la coécriture, par Cyril Brody (N#4)

A la fin juin, au terme d’un printemps marqué par l’invasion et la guerre en Ukraine, et par de multiples incertitudes, une occasion de se réjouir s’est présentée à nous malgré tout : le Prix Cinéma SACD attribué à Agnès de Sacy. Depuis sa création en 1978, c’est seulement la quatrième fois que ce prix consacre un scénariste (après Jean-Loup Dabadie, Jean-Claude Carrière et Jacques Fieschi – ce dernier en 1996), et la toute première fois qu’il s’agit d’une femme. 
Au SCA cette récompense nous ravit particulièrement puisqu’Agnès est à nos côtés depuis nos débuts, et que son engagement et sa conscience des autres, pour les scénaristes comme pour le cinéma indépendant, sont à la mesure de son talent. En recevant son prix, Agnès a remercié entre autres la SACD d’honorer « ce travail du scénariste qui reste méconnu, en particulier celui de la coécriture des films. » 

Coécriture – commençons par ajouter ce mot au correcteur d’orthographe de nos ordinateurs – coécrire, écrire avec. Ecrire ensemble. Ecrire pour un regard, une vision à venir. Quel bel enjeu que ce mot, et quelle étendue complexe il couvre. Il y a des dizaines de façon de coécrire et chacune est le prototype de son propre film.

Que cela se sache, nous scénaristes préférons cent fois la coécriture à la collaboration (mot valise juridiquement flou) ou la consultation à géométrie variable – même si nous les pratiquons aussi. Coécrire c’est s’engager, accompagner, reprendre, partager les doutes, chercher des solutions et questionner la forme du film dans la durée. Dans la coécriture, il ne s’agit pas seulement d’identifier les symptômes, il faut se les coltiner et surmonter continuellement les obstacles.

On peut écrire pour, et y mettre quelque chose de soi. On peut écrire contre aussi, au bénéfice du film. Les mauvaises idées en génèrent parfois de bonnes. Attaquer une scène, c’est aussi la rendre meilleure. Quoi qu’il en soit, la « bonne idée » sera souvent celle qui fait naître chez l’autre une perspective, un potentiel, auxquels je n’avais pas pensé ; et qui en retour feront naitre en moi de nouvelles idées… 

La coécriture continue quand s’approchent le tournage, les coupes, les économies ; elle revient parfois au montage ; quant à la mise en scène, elle irrigue nos versions, nos projections écrites du film à venir. Les didascalies, le choix des enchaînements et des points de vue, un geste, un rythme, tout la dessine. Elle s’esquisse dans l’anticipation de l’émotion, dans une réalité qui n’existe pas encore : ce cadre qui n’a pas été décidé, le choix d’un comédien ou une comédienne dont on ignore encore le visage. Coécrire implique de ressentir tout cela en amont, d’essayer de le faire sentir… Quitte à ce que le tournage soit un moment de déconstruction ou de remise en cause du scénario, ou sa continuité… Ce qui importe c’est d’aller vers le film.

De plus en plus de jeunes scénaristes rejoignent le SCA, et s’ils y viennent c’est que le cinéma motive particulièrement leur désir d’écriture. Il faut plus que jamais que leur entrée dans le métier se fasse dans les meilleures conditions, qu’il s’agisse de leur rémunération ou de la rencontre avec des réalisateurs et réalisatrices, et des productions.

Ce printemps, sous l’impulsion du SCA notamment, le CNC a accepté une plus grande liberté pour la demande d’aide à l’écriture : il est désormais possible d’y déposer un simple synopsis (à l’égal des synopsis développés ou destraitements imposés précédemment). Nous nous réjouissons de cet ajout, et nous espérons qu’il aura la considération des comités pour le risque, la promesse et l’engagement qu’il induit. Plus le soutien financier à l’écriture arrive tôt, plus vite se nouent ces liens de coécriture bénéfiques à chacun.e, et en premier lieu au film.

Pour une réalisatrice ou un réalisateur, un coscénariste est un partenaire sur plusieurs mois, souvent plusieurs années. Plus cette alliance commence en amont, plus elle est vertueuse. Le temps d’écriture des films est un temps long, qu’on regarde souvent par le moins pour ne pas être inhibé par la distance à parcourir. Il faut un savant mélange de foi, d’inconscience et de déni pour s’engager dans une écriture, qu’on soit scénariste réalisateur.trice ou producteur.trice. Etre plusieurs ne peut que la renforcer. 

« Nous n’écrivons pas des scénarios, nous écrivons des films » disait notre camarade Yacine Badday. Notre vitalité passe par cette alliance avec le réalisateur ou la réalisatrice, pour cet échange fondamental à notre art. L’Eldorado d’écriture que font parfois miroiter les plateformes et ceux qui les promeuvent (dont nous doutons qu’il soit si paisible et inépuisable qu’on peut le faire paraître) nous semble bien souvent manquer de ce véritable regard, d’un réalisateur ou d’une réalisatrice à la barre. Ecrire avec l’autre c’est l’aider à trouver son regard, partager la recherche sensible préalable, nourrir l’élan, l’imaginer ensemble, le rêver et le trouver par bribes, participer à son élaboration en même temps que sa découverte et son invention. 

L’idée collective qui a fondé le SCA, c’est celle de défendre ce triangle : Ecriture – Réalisation – Production, non comme des étapes successives mais comme partenariat fondateur essentiel. Sans doute faut-il désormais en ajouter un quatrième tout aussi essentiel : la distribution, dont les difficultés ébranlent chacun de nous.
Nous sommes interdépendants. Nos métiers se nourrissent et se complètent. Nous devons nous reconnaître et travailler ensemble. C’est bien sûr une question politique, qui nous impose de résister à la dispersion, au morcellement, à la fragmentation de nos forces nécessaires au film.  

Pour cela il nous faut à la fois nous exprimer et nous écouter. L’appel aux Etats Généraux du cinéma, s’il répond à des enjeux extrêmement préoccupants, nous interpelle car il peut être l’occasion d’affirmer cette nécessité et ce collectif qui font notre art. Les Journées du Scénario 2022, que le SCA prépare pour la fin d’année le prolongeront et le complèteront.Il y a une véritable urgence, mais qui peut aussi être une chance à saisir, pour affirmer des choix politiques, sociétaux, esthétiques.

Depuis notre Newsletter de janvier dernier, le monde s’est un peu plus déchiré. L’incertitude devient une donnée plus aigüe. Les acquis et valeurs humanistes, culturelles, la liberté d’expression, la liberté de création (que le SCA a ajouté à ses statuts l’an dernier), la liberté de choix sont plus que jamais fragilisés autour de nous. 

Selon les jours et les tempéraments, on relativise, on s’angoisse ou on se mobilise. Comment échapper à la sidération, esquiver la torpeur et trouver le point de passage entre le constat et l’action ? Comment prendre notre part ? Cela ne cesse de nous interroger. Mais au fond, quand l’état du monde laisse autant à désirer, comment celui du cinéma pourrait-il en aller autrement ?

Si nos films tardent à dire ce que nous vivons depuis deux ans, c’est qu’ils passent par nous. Il nous-leur faut le temps de la pensée, de la distance. Ils ne sont pas de l’information à chaud. Les mois qui viennent, les années à venir montreront comment le cinéma porte à la fois le présent et le futur. Il nous faut continuer à écrire, réaliser, produire et distribuer les films de ce monde, travailler pour le rendre audible, à s’y inscrire et le décrypter, à le rendre sensible au spectateur et à lui-même. Si le cinéma a un avenir, et nul doute pour nous qu’il en a un, ce sera par sa capacité d’invention, de renouvellement et d’association.

Pour cette newsletter de rentrée, le SCA vous propose quatre entretiens avec des jeunes scénaristes, à propos de leur entrée dans le métier, ainsi qu’un entretien-fleuve avec Agnès de Sacy – et ses mots pour clore cet édito :
« Depuis des années, je vis de l’écriture et pourtant je ne me suis pas habituée. J’ai toujours cette même espérance. Que s'asseoir à une table – seule, à deux, à trois – pour faire surgir du récit, du récit incarné, et dessiner la carte d’un film, donne du sens à nos existences chaotiques. On doute mais on continue.

Qu'une personne en emmène une autre voir un film, c'est un cadeau, ça peut modifier une vie ou au minimum aider dans ce difficile métier de vivre, et il faut se battre pour que ça continue : le cinéma. Aujourd'hui cela a plus de sens que jamais. »


Cyril Brody, avec l’œil bienveillant de Julie Peyr
co-président.es du SCA

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