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Caroline Vignal raconte l'écriture d'Antoinette dans les Cévennes

Guillaume Fabre-Luce scénariste membre du SCA, interroge Caroline Vignal, autour de l'écriture d'Antoinette dans les Cevennes, son second film, sorti en salles le 16 septembre 2020.
Produit par
Chapka films et la filmerie, distribué par Diaphana Distribution, le film fait partie de la sélection officielle du Festival de Cannes 2020.

Guillaume Fabre-Luce : Bonjour Caroline. Est-ce que tu pourrais commencer par nous parler de tes habitudes d’écriture ?
Caroline Vignal : Je travaille mieux le matin : il faut que je me lève tôt et que je sois devant mon ordinateur dès que possible, sinon, la journée est rapidement cuite ! L’après-midi, je m’applique à des tâches qui demandent moins de concentration, sauf en cas de vraie « charrette ». Hors pandémie, j’aime bien travailler à l’extérieur, au café, dans des bibliothèques. Dans des endroits qui me contraignent pour ainsi dire à la concentration. Chez moi, tout me distrait.

GFL : Tu travailles sur un seul ou plusieurs projets en même temps ?
CV : Jusqu’à présent j’ai eu du mal à travailler sur plusieurs projets en même temps, mais j’aimerais que ça change. En ce moment, j’écris mon prochain long-métrage et je suis en train d’essayer de lancer un autre projet en parallèle. On va voir si j’y arrive. Ça dépend de l’état d’avancement des projets. Quand on est déjà bien avancé sur un projet et moins sur un autre, ça peut fonctionner. Mais quand ils sont tous au même stade, je trouve ça difficile. Et puis je travaille seule…

GFL : Aussi sur tes projets de télévision ?
CV : Je ne travaille pas tant que ça pour la télévision. Mais oui, les deux unitaires que j’ai écrits pour France 3 partaient d’idées à moi et je les ai écrits seule, comme des longs de cinéma. Avec une exigence moins grande - tout se fait beaucoup plus rapidement… mais j’ai pris beaucoup de plaisir à les écrire.
Je me trouve d’ailleurs généralement « meilleure » sur mes propres idées que sur celles des autres. Et j’ai du mal à partager la plume. Ce que j’aime, c’est avoir des lecteurs qui me font des retours à différentes étapes de l’écriture. J’ai essayé une vraie collaboration avec un scénariste, mais ça ne me convient pas vraiment.

GFL : Tu préfères avoir recours à des consultations ?
CV : Oui. Sur l’écriture d’Antoinette dans les Cévennes, au départ, je n’avais pas de production. J’ai obtenu l’aide à l’écriture du CNC et la résidence du Moulin d’Andé et grâce à ces deux aides, j’ai eu l’occasion de bénéficier des regards de quatre lecteurs différents aux moments clés de l’écriture. C’était vraiment formidable. Je pouvais ensuite faire le tri : voir ce qui revenait de manière unanime et ce qui appartenait à chacun, m’adosser à ces retours pour affirmer des choix ou m’emparer des suggestions des lecteurs. Malheureusement, c’est un peu compliqué de demander à une production d’avoir quatre consultants !

GFL : Du coup, pour Antoinette, la production est arrivée à quel stade du Scénario ?
CV : J’avais une V1 relativement aboutie. On a ensuite pas mal retravaillé le scénario ensemble. On a dû faire 4, 5 versions en plus. Le début a beaucoup changé par exemple, la fin aussi.

GFL : Est-ce que tu t’es nourrie de livres ou de films pendant l’écriture du scénario d’Antoinette ? Je pense bien sûr au livre de Stevenson " Voyage avec un âne dans les Cévennes", mais aussi au " Rayon Vert" de Rohmer que tu cites souvent comme une influence.
CV : Stevenson c’était quasiment un co-auteur pour l’écriture de ce film ! J’ai repris des éléments de son Voyage avec un âne quasi littéralement. Certains moments du film s’apparentent presque à de l’adaptation. Quand Antoinette se perd par exemple et se rend compte le matin qu’elle a fait une boucle, qu’elle était à quelques kilomètres du lieu qu’elle a quitté la veille ; c’est arrivé à Stevenson, il le raconte avec beaucoup d’humour.
J’avais depuis un moment cette idée de faire quelque chose sur une ou plusieurs personnes qui marchent dans les Cévennes, mais je n’arrivais pas à trouver comment dépasser la chronique d’une randonnée. J’ai fini par prendre le bouquin de Stevenson que j’avais dans ma bibliothèque depuis longtemps sans l’avoir lu et j’y ai trouvé un fil à tirer. Ce que j’ai notamment adoré dans le livre, c’est la manière dont Stevenson raconte sa relation avec son ânesse, avec les ressors de la comédie romantique ou du buddy movie (qui n’existaient pas à l’époque !). Au départ ils ne peuvent pas se supporter, l’ânesse est vrai un boulet ! Mais petit à petit, ils s’apprivoisent et quand, à la fin, ils se séparent, c’est un déchirement. Je trouvais ça génial d’utiliser ces ressorts hyper formatés pour raconter l’histoire d’un être humain et d’un animal.
Le Rayon vert, je l’ai effectivement revu au début de l’écriture d’Antoinette. J’ai d’ailleurs souvent des films-phares sur lesquels je m’appuie pendant l’écriture. Après les avoir revus, j’en fais des séquenciers pour m’aider à structurer mes propres scénarios. La phase la plus problématique pour moi, c’est la structure. Je n’ai pas un esprit très mathématique ou très synthétique. Tout ce qui peut m’aider à ce moment-là est bon à prendre.

GFL : Les personnages arrivent du coup avant la structure ? Pour Antoinette par exemple, quand sont arrivés les enjeux de la protagoniste ?
CV : Antoinette c’est particulier parce que le film est né dans une formation, qui n’a malheureusement existé qu’une fois et qui s’appelait « Le scénario à l’épreuve du jeu », qu’avait créée Eve Deboise. On travaillait avec deux comédiens (François Caron et Jocelyne Desverchère) à partir de scènes qu’on écrivait et sur lesquelles ils improvisaient. C’était une manière très concrète de travailler sur le scénario. Sur les dix participants, la plupart avaient une version relativement aboutie de leur scénario, mais moi j’étais encore au tout début de mon projet. J’avais juste : une fille, un âne, les Cévennes, des gites, des repas avec des inconnus. C’est tout. Je n’avais pas du tout d’histoire, je n’avais pas Vladimir, je n’avais pas le point de départ, l’histoire d’amour d’Antoinette avec un homme marié sur les traces duquel elle se lance dans les Cévennes. C’est en cherchant un « élément déclencheur » - pourquoi cette fille allait marcher dans les Cévennes avec un âne que j’ai eu cette idée. Je ne savais pas à l’époque que Stevenson était lui-même parti marcher pour panser un chagrin d’amour avec une femme mariée ! Il n’en parle pas dans son livre… Eve m’a dit d’écrire des scènes pour avancer. J’ai notamment écrit une scène où Antoinette essayait de faire avancer son âne. C’est François Caron qui jouait l’âne et Jocelyne qui jouait Antoinette. Avec les autres participants au stage, on formait une sorte de premier public, et la situation a tout de suite déclenché les rires. Ça a pris.
Et le film est né comme ça, de ces improvisations. Je pense que le côté amoureux d’Antoinette m’a été un peu inspiré par la personnalité de Jocelyne Deverchère. Je ne suis pas très cérébrale ; je n’arrive pas à caractériser les personnages de manière théorique. Ils s’imposent un peu à moi avant de s’affiner. Je ne me dis pas « celui-là va être avare » par exemple. Je ne travaille pas comme ça. De toute manière, il y a un peu un côté « Madame Bovary, c’est moi ». Tous les personnages du film me ressemblent, à différents âges de ma vie ! Même Vladimir ! C’est assez instinctif.

GFL : C’est super intéressant cette notion de brûler des étapes et faire jouer quelque chose à des comédiens pour avancer dans l’écriture.
CV : Ah oui, c’était vraiment génial de voir les choses s’incarner aussi vite. J’aimerais tellement pouvoir faire ça à chaque fois. Et puis c’était très instructif. Je suis assez récalcitrante aux théories de dramaturgie. J’ai fait la Fémis en scénario à une époque où on prônait encore beaucoup la Politique des Auteurs. Je pense que ça a évolué, mais à l’époque une partie des profs n’étaient pas du tout « manuel de dramaturgie » (même s’il y avait aussi des gens comme Yves Lavandier qui venaient donner des cours). Moi, les manuels de dramaturgie, je trouvais ça atroce. Mais là, avec ces deux acteurs, le conflit, l’objectif des personnages, toutes ces notions avec lesquelles on nous bassine dans les manuels de scénario, elles s’incarnaient devant nous. Quand les acteurs n’avaient pas d’objectifs ou de conflits, il ne se passait rien, ils n’arrivaient pas à jouer, ils étaient démunis. Toutes ces notions d’écriture s’imposaient de manière limpide.

GFL : Est-ce que tu as réécrit une partie du film pendant le tournage d’Antoinette ?
CV : Non, je n’ai presque rien changé. Laure Calamy faisait parfois des tentatives pour changer ou ajouter une réplique… La plupart du temps je la laissais faire - elle est vraiment très drôle ! Mais sinon globalement ça a très peu bougé.

GFL : Comment fait-on pour financer un second film, 20 ans après le premier ?
CV : De la même manière qu’un premier film, je pense ! Ça n’a pas été si compliqué. 5, 6 ans après mon premier film, j’ai voulu remonter un projet et ça a été beaucoup plus dur. Après un premier film très « premier film d’auteur français » intimiste, réaliste, identifiable, ce nouveau projet était une comédie musicale se passant dans un hypermarché. Une vraie grosse comédie musicale, avec du monde, de la danse, quelque chose de lourd à produire. Je me suis cassé les dents, je n’ai pas réussi à le faire produire. On me disait « Tu ne veux pas plutôt faire un film comme ton premier ? » Mais non, je n’en avais pas envie.
Ensuite, peut-être 10, 12 ans après mon premier film, j’ai écrit un film pour une grosse production qui m’a fait un contrat en me disant que ce ne serait pas moi qui le réaliserais parce qu’ils envisageaient un gros casting, il leur fallait un réalisateur « bankable », rassurant pour financer le film. J’ai accepté le deal, écrit le scénario dans la joie et la bonne humeur, mais quand on s’est mis à la recherche d’un réalisateur on s’est heurté à quelque chose que connaissent beaucoup de scénaristes qui écrivent seuls des films destinés à être réalisés par d’autres : on a trouvé personne. En télévision c’est différent, mais en cinéma, les réalisateurs qui font de la comédie d’auteur écrivent eux-mêmes leurs scénarios ; même s’ils prétendent rêver d’un scénario qui leur tomberait tout cuit pour pouvoir tourner demain, ce n’est pas vrai. Ils ne fonctionnent pas comme ça, et je les comprends. En tant que réalisatrice, je ne suis pas sûre que je saurais réaliser un film à l’élaboration duquel je n’aurais pas du tout participé. Ça a été assez dur à vivre. Comme on ne trouvait personne, j’ai essayé de convaincre les producteurs de me confier la réalisation de ce film que j’avais écrit, mais ça a été une fin de non-recevoir.
Après cette expérience, je me suis dit « si je veux refaire un film, il faut que je m’en donne les moyens ». J’ai repris les idées que j’avais mises de côté, j’en ai cherché une qui me paraitrait viable, pas forcément très chère. Un projet « pragmatique » ! C’est une des choses que m’a apprises la télévision, le pragmatisme !
Pour Antoinette, j’ai quand même eu une phase où j’ai eu un peu peur. Une productrice qui m’avait suivie dans l’écriture sans signer s’est désengagée du projet. Je n’avais plus d’agent. Finalement, j’ai réussi à rencontrer des producteurs, dont Laetitia Galitzine avec qui j’avais déjà travaillé en tant que scénariste. Je pensais que ce n’était pas un film pour elle ! Mais elle m’a demandé à lire et elle a adoré. Pour ce qui est du financement, à partir du moment où on a eu l’Avance sur recettes du CNC, le reste a suivi.

GFL : Un des membres du comité de l’Avance m’a dit qu’une des raisons pour lesquelles, ils t’avaient aidé, au-delà du scénario, c’était parce qu’ils sentaient cette urgence en toi de vouloir faire ce film. Ton énergie les avait beaucoup séduits.
CV : C’est drôle. J’avoue que cet oral me terrorisait un peu. Quand j’avais fait mon premier film, j’avais eu l’Avance, mais à l’époque il n’y avait pas d’oral. Pour s’y préparer on a fait deux oraux blanc. Pendant le premier, un producteur m’a dit d’incarner mon projet : « C’est une comédie, il faut que vous soyez drôle ! ». Mais je ne fais pas de stand up, je ne savais pas si j’en étais capable ! Sur commande, dans un moment aussi stressant ! Je me suis littéralement conditionnée pour l’oral. J’étais en mode Rocky ! J’allais courir tous les jours, je me préparais à fond. Le jour de l’oral, je n’en menais pas large, mais j’ai feint le naturel, la spontanéité, et j’ai réussi à faire rire la commission !

GFL : Tu continues avec la même prod pour le prochain film ?
CV : Oui. Ça s’est tellement bien passé… J’ai initié ce nouveau projet avant la fin de la post-prod d’Antoinette. On a signé début 2020 et je pensais finir avant la fin de l’année… mais hélas, je vais plus lentement que je ne l'espérais. D’ailleurs, je te parlais tout à l’heure de la notion d’objectifs pour les personnages et bien, je viens tout juste de comprendre le problème de mon projet. Ça faisait des semaines que je ramais avec le séquencier et je n’y arrivais pas parce que mon personnage n’avait pas vraiment d’objectif ! J’espère que maintenant que j’ai cerné le problème, mon écriture va se débloquer.

Propos recueillis le 15 décembre 2020
Photos Julien Panié et Caroline Vignal

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