J’ai fait un rêve. Que je qualifierais volontiers de cauchemar…
Nous étions en 2033. Cette année-là, Arletty remportait le César de « la meilleure actrice IA » pour son interprétation dans Hôtel du Sud, film retraçant les méfaits du regroupement familial et réalisé par une version numérique de Veit Harlan. Quelques semaines plus tard, en avant-première du premier long métrage de Éric Z. - une adaptation du Camp des Saints de Jean Raspail - Canal + annonçait la mise en chantier de sa nouvelle série : une épopée uchronique en 12 épisodes destinée à réenchanter le roman national français avec pour point d’orgue de la première saison, la victoire de Napoléon à Waterloo. Deux semaines plus tard, Netflix répliquait, en annonçant que la nouvelle saison d’Emily In Paris verra l’Américaine favorite des Français (naturalisée après son mariage avec un célèbre animateur de TV dans la saison précédente) se présenter à l’élection présidentielle de 2037.
Et je me suis réveillé.
Mais comment ai-je pu faire ce cauchemar à la simple idée de devoir écrire un édito pour cette Newsletter du SCA en partie consacrée à la question des auteurs chez nos voisins européens ? Peut-être parce que la Hongrie et l’Italie sont deux pays Européens où la culture a déjà subi les assauts de gouvernements d’extrême-droite ? C’est vrai ! Mais même si la France s’entête à faire figurer l’extrême droite tout en haut des sondages, nous n’en sommes tout de même pas là ! Et puis nous bénéficions toujours de la protection de notre bonne vieille exception culturelle et d’un nouvel accord de cinq ans avec notre principal financeur, Canal + !
Non nous n’en sommes pas là. Certes. Pas encore. Mais les menaces, elles, sont bien présentes et nous les connaissons même si nous ne voulons pas toujours les voir.
Qu’on la juge stratégiquement inopportune et inutilement alarmiste, ou lucide et prémonitoire, la désormais fameuse tribune « Zapper Bolloré », lancée par 600 signataires issus des métiers du cinéma - et très vite, par solidarité, signée par plus de 4000 professionnels- a bien identifié ce que pourrait représenter à terme le rachat d’UGC par le groupe Canal. Il offrirait à son principal actionnaire, Vincent Bolloré, une position dominante à toutes les étapes de la chaîne, de la production à l’exploitation en salles et sur les chaines et les plateformes. Cette concentration verticale inquiétante, dangereuse en soi, l’est tout autant sur le plan politique, en raison de l’idéologie extrémiste dont Vincent Bolloré ne fait pas mystère.
Elle pourrait l’être aussi sur le plan économique, dans un contexte où l’on assiste déjà à une concentration horizontale de trois grands groupes, Pathé, CGR Cinémas (Circuit Georges Raymond) et UGC, qui dominent le secteur de l’exploitation à un moment où les salles indépendantes sont fragilisées.
Le documentaire de création, qui n’a pratiquement plus accès aux canaux de diffusion tv et est condamné à se replier sur les festivals et à de rares sorties en salles, pâtit déjà de cette concentration.
Par ailleurs, nous assistons également à la baisse des subventions régionales (largement documentée) et aux attaques contre les financements du CNC et du service public, comme contre ceux alloués aux festivals. Sans parler du risque de voir un gouvernement RN arriver au pouvoir dans les mois prochains, avec une politique culturelle réduite à néant. Se rajoute à tout ça les bouleversements engendrés par l’IA et l’émergence de séries minimalistes de 1 minute en format vertical, qui montre que l’écran de nos téléphones prend de plus en plus l’avantage sur nos grands écrans d’autrefois…
Notre fameuse exception culturelle semble être bien fragile face à une situation qui s’assombrit. Et les mots de diversité, d’indépendance, de pluralité que Canal + continue à clamer, sont évidemment bienvenus. Mais on sait aussi que ces mots peuvent facilement être détournés de leur sens.
On peut sans doute comprendre, voire se réjouir, que l’accord avec Canal +, dont le principal intérêt est de s’inscrire dans une durée de cinq ans, ait été signé par la plus large partie des organisations du cinéma. Mais il ne faut pas non plus se voiler la face. Cet accord confirme avant tout la fragilité de notre secteur et la position dominante de Canal +, qui a, dès le lendemain de la signature, réaffirmé sa volonté de réserver son appui financier à celles et ceux qui se garderont de questionner trop directement les choix politiques de leur propriétaire. Il est difficile aujourd’hui de dire si d’autres choix étaient possibles, ni de savoir si des pistes existent vraiment pour trouver d’autres circuits de financements qui rééquilibreraient ce rapport de force. Mais il est sûr que nous devons travailler sur ce sujet.
Dans ce contexte qui inquiète légitimement les entrants et les plus fragiles, le SCA a un rôle à jouer avec et auprès des autres organisations de cinéma. Depuis le début, celles et ceux qui ont créé cette structure, l’ont pensée, certes, comme une association destinée à défendre les scénaristes de cinéma, mais aussi comme une association refusant d’être seulement corporatiste, une association convaincue que c’est l’unité de tout le secteur, producteurs, auteurs, distributeurs et techniciens qui ferait avancer les choses. Notre fonctionnement s’est appuyé sur notre connaissance du métier et notre volonté de comprendre ce que nous ne connaissions pas encore. Il a fallu cette intelligence et ce travail collectif pour faire aboutir les négociations signées il y a près d’un an sur l’encadrement de nos rémunérations. Cette vision de notre action collective implique de rester ouverts, curieux, vigilants et mobilisés. Nous sommes aujourd’hui près de 290. Certaines et certains sont déjà très engagés ici ou là pour défendre ce que nous pensons relever de l’indépendance et de la pluralité. Devant l’avenir complexe qui se profile, cet éditorial est d’abord et avant tout un appel à chacune et chacun de nos adhérents pour s’engager comme il et elle le peut afin que le SCA puisse peser le plus possible dans les débats et les combats qui s’annoncent.
Pierre Chosson, 30 septembre 2026
Pierre Chosson est scénariste et réalisateur, il a été co-président du SCA.
